Par Aidan Gilchrist-Blackwood, coordinateur de réseau du Réseau canadien sur la reddition de compte des entreprises (RCRCE), en collaboration avec KAIROS Canada
L’économie mondiale a été façonnée par des dynamiques du pouvoir aux inégalités gravement disproportionnées. Des siècles de colonialisme ont entraîné l’extraction de ressources dans les collectivités de la majorité mondiale, y compris les communautés autochtones, ce qui a de plus en plus concentré la richesse chez une infime fraction de la population mondiale, située en majorité dans les pays riches.
Ces dynamiques de pouvoir transparaissent également dans la politique en matière de changements climatiques. La vaste majorité des émissions de carbone de l’histoire est produite par une minorité de gouvernements et d’entreprises, presque exclusivement situés en Amérique du Nord et en Europe. Malgré tout, ce sont les communautés autochtones et celles des pays à revenu faible ou moyen qui subissent les pires répercussions du chaos climatique.
La crise de la dette et l’impunité des entreprises sont toutes deux des conséquences de ces dynamiques du pouvoir, en plus d’en être les catalyseurs. Le Canada est directement impliqué dans l’affaire. Environ 50 gouvernements nationaux ont dû contracter des prêts dans ces conditions injustes. En ce qui a trait au financement de la lutte contre les changements climatiques, pour chaque cinq dollars reçus des pays de la majorité mondiale, ils en paient sept en retour.
Les acteurs du secteur privé se sont précipités sur l’occasion pour générer du profit. Environ 62% de la dette publique des pays du Sud est détenue par de riches créanciers privés, soit de grandes sociétés d’investissement, des fonds spéculatifs et des banques commerciales, souvent basés en Amérique du Nord et en Europe. Ces pratiques obligent les gouvernements à choisir entre des plans de remboursement coûteux et les besoins urgents de la population, ce qui les plonge trop souvent dans un cercle vicieux d’accroissement de la dette publique et de la charge d’intérêt qui en résulte. En partie en raison de ces prêteurs, 3,3 milliards de personnes vivent aujourd’hui dans des pays où le gouvernement consacre plus, et parfois beaucoup plus, en dépenses au remboursement de la dette plutôt qu’à leur filet social, à l’éducation ou aux soins de santé.
Les créanciers le font parce qu’ils en ont le pouvoir : les gouvernements n’ont pas mis en place d’exigences obligatoires pour s’assurer que les entreprises respectent les droits de la personne des membres des collectivités qui subissent leurs torts. Ainsi, ils peuvent continuer de suivre, en toute impunité, un modèle d’affaires qui ne vise qu’à enrichir leurs actionnaires.
Les inégalités liées à la dette sont également nées de graves violations des droits de la personne perpétrées par des entreprises d’autres secteurs économiques, parmi lesquelles on retrouve des sociétés minières canadiennes.
Pendant la crise de la dette des années 1980, les institutions financières internationales ont promis un allégement de la dette à de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, à condition qu’ils modifient leurs lois pour faciliter l’implantation de multinationales. Ces réformes ont fait fi des processus démocratiques locaux et ont permis aux entreprises d’exercer leurs activités sous très peu de surveillance et sans aucune reddition de compte. Après la mise en œuvre de ces réformes, des dizaines de sociétés canadiennes d’extraction de ressources ont commencé à s’établir dans des pays à revenu faible à intermédiaire, où elles sont toujours inévitablement présentes à ce jour. Les entreprises canadiennes ont été associées à des violations systémiques des droits de la personne, y compris des meurtres, des pratiques antisyndicales flagrantes, de graves contaminations de l’environnement et le non-respect du consentement libre, préalable et éclairé des peuples autochtones.
La lutte contre les inégalités liées à la dette et la lutte contre l’impunité des entreprises sont interdépendantes. Alléger le fardeau des inégalités liées à la dette contribue à faire basculer les pouvoirs des sociétés multinationales vers les collectivités à l’échelle locale. Les gouvernements peuvent ainsi allouer des ressources à ce qui compte réellement, comme des services publics solides et l’action climatique. Pour ces raisons, KAIROS et le RCRCE, qui collaborent depuis plusieurs années à la reddition de comptes des sociétés extractives canadiennes, réclament ensemble la justice face à la dette.
En cette période de transformation de la géopolitique mondiale, le Canada a l’occasion de changer de cap. S’engager à lutter contre les inégalités liées à la dette est un premier pas important dans la défense du bien collectif, des droits de la personne et de l’action climatique. La population canadienne ne réclame rien de moins : en avril, un groupe de militantes et de militantes a présenté au Parlement une pétition sur les inégalités liées à la dette, signée par plus de 72 500 personnes.
Nous exhortons le gouvernement canadien à :
- revoir ses propres dettes bilatérales et annuler toutes les dettes non viables pour les pays à revenu faible ou moyen;
- plaider en faveur d’une réforme financière mondiale et d’une convention-cadre des Nations Unies sur la dette souveraine dans les forums multilatéraux;
- modifier sa stratégie bilatérale de financement de la lutte contre les changements climatiques pour privilégier les subventions plutôt que les prêts.
Enfin, le Canada doit adopter une loi sur la diligence raisonnable obligatoire en matière de droits de la personne et d’environnement afin de tenir les entreprises canadiennes responsables des violations des droits perpétrées contre les travailleurs et les travailleuses et les collectivités partout dans le monde.
Pour en savoir plus sur la campagne « Annulons la Dette, Nourrir l’Espoir », visitez: https://devp.org/fr/campaign/transformer-la-dette-en-espoir/.